Avant de se poser la question de la vérité et du savoir, il est nécessaire de déterminer les voies d’accès à la connaissance, c’est à dire les moyens et les facultés avec lesquelles nous accédons à la connaissance. Cette question a été, dès l’origine, source de désaccords et de tensions entre les religions et les écoles philosophiques. Nous avons tout d’abord la raison qui observe et établit des liens entre les choses et les objets pour comprendre le monde puis le cœur qui sent, et comprend d’une façon différente de l’intelligence.
Le champ d’exploration de la raison porte sur l’observation du réel, sa description, afin de le comprendre et au final le maîtriser : c’est l’objectif de la science, le domaine du comment, or la foi s’intéresse à la question du pourquoi.
C’est autour de cette question du rapport entre philosophie et religion qu’a eu lieu le fameux débat entre deux grandes figures de la pensée islamique à un siècle d’intervalle, Abou Hamid EL Ghazali (1058-1111) et Averroès (1126-1198).
Deux autres grands philosophes avaient aussi affronté cette question : Ibn Bajja, que l’on nomme Avempace en latin, et Ibn Tufayl, dont l’œuvre a inspiré ultérieurement deux des chefs d’œuvre de la littérature européenne : le Criticum de Balthazar Gratian et Robinson Crusoë de Daniel Defoe. Il s’agit d’un roman philosophique, probablement le premier qui ait été rédigé en Occident, comme le dit Alain Libera1.
Al Ghazali a développé son œuvre philosophique dans trois de ses ouvrages, Maqasid el falasifa (Les Intentions des philosophes), véritable traité d’histoire de la philosophie islamique et celle des Grecs, Aristote, Platon et Plotin, Tahafut el falasifa (l’incohérence des philosophies), et Al-munqidh min ad-dalâl. (Délivrance de l’erreur).
Ibn Rushd, issu d’une famille de célèbres juristes, fut lui aussi cadi (juge) et grand philosophe à Cordoue en Espagne. Son œuvre est développé dans ces deux célèbres livres Tahafut el Tahafut (l’incohérence de l’incohérence) et « فصل المقال فيما بين الحكمة والشريعة من الاتصال » « Fasl El Makal, Fima baina El Hikma wa Chariaa mina El Itissal » (le Traité décisif).
A l’époque médiévale, le rapport entre religion et philosophie était parmi les questions majeures au cœur des débats entre philosophes d’une part et les Moutakalimounes de l’autre. Ces derniers pratiquent « 3ilm El-kalam », science de la parole, et qui va être, en l’occurrence, lié à une philosophie islamique. Elle s’occupe du discours sur Dieu, ses noms, de l’âme, de la liberté, de la création du texte.
Al Ghazali dans son livre Tahafut el Falasifa s’oppose aux théories énoncées – notamment celles de Al Fârâbî et Ibn Sina – sur trois sujets : l’éternité du monde, de la négation de la connaissance par Dieu des particuliers, et de la négation de la résurrection des corps.
Pour Al Ghazali, le monde a été créé à un moment précis, et la matière n’est pas éternelle. Dieu connaît les particuliers et les corps ressusciteront.
Al Ghazali ne rejette pas la philosophie, comme certains courants veulent faire paraître. Néanmoins, il s’oppose à l’utilisation de la démarche aristotélicienne de la raison dans des domaines qu’il juge la dépassant, comme la métaphysique et l’eschatologie, montrant toutes les limites des thèses philosophiques qui prétendent se passer de la lumière de la révélation.
Al Ghazali définit les sciences de la philosophie comme un regroupement d’une multitude d’éléments : la logique où la plupart des questions traitées sont conduites selon une méthode juste ; la physique où sont mêlées vérités et erreurs ; la métaphysique dont la plupart des doctrines sont contraires à la vérité. Il met en garde contre les dangers du conformisme aveugle en matière religieuse, mais aussi contre le piège d’un discours de la raison qui chercherait à accaparer la place de l’intelligence en prétendant à la connaissance par le déni de tout ce qui la dépasse2.
Dans La délivrance de l’erreur, il rejette l’argument des philosophes et des rationalistes qui s’estiment être trop au-dessus de la Loi religieuse pour devoir en observer les rites et les prescriptions. A l’issue de sa profonde crise intellectuelle et spirituelle, Al Ghazali conclura – Celui qui s’imagine que la découverte de la vérité repose sur des arguments bien définis, limite sans le savoir l’immensité de la Miséricorde divine- L’intelligence avec la Révélation sont-elles lumière sur lumière3.
Ibn Rushd, dans son traité décisif, part du texte coranique afin de démontrer l’accord entre la religion et la philosophie, Le Traité, se veut comme un « discours de la méthode » selon l’expression d’Alain de Libera, à l’inverse de la démarche d’Al Ghazali qui part de la philosophie.
Ibn Rushd, commence par définir l’objet de son traité comme devant « rechercher » dans la perspective de l’examen juridique, si l’étude de la philosophie et des sciences de la logique est permise par la Loi révélée, ou bien condamnée par elle, ou bien encore prescrite, soit en tant que recommandation, soit en tant qu’obligation.
« إن كان فعل الفلسفة ليس شيئا أكثر من النظر في الموجودات، واعتبارها من جهة دلالتها على الصانع، أعني من جهة ما هي مصنوعات، فإن الموجودات إنما تدل على الصانع لمعرفة صنعتها. وأنه كلما كانت المعرفة بصنعتها أتم كانت المعرفة بالصانع أتم، وكأن الشرع قد ندب إلى اعتبار الموجودات، وحث على ذلك. فبين أن ما يدل عليه هذا الاسم إما واجب بالشرع، وإما مندوب اليه. »4.
« Si l’œuvre de la philosophie n’est rien de plus que l’étude réfléchie de l’univers en tant qu’il fait connaître l’Artisan (l’univers ne fait connaître l’Artisan que par la connaissance de l’art qu’il révèle, et plus la connaissance de l’art qu’il révèle est parfaite, plus est parfaite la connaissance de l’Artisan), et si la loi religieuse invite et incite à s’instruire par la considération de l’univers, il est dès lors évident que l’étude désignée par ce nom de philosophie est, de par la loi religieuse, ou bien obligatoire ou bien méritoire.»4
Ibn Rushd, justifie cette obligation en faisant référence au texte même du Coran : « Réfléchissez donc, ô vous qui êtes doués de clairvoyance »5, ou encore : « Que n’examinent-ils le royaume des cieux et de la terre et toutes les choses que Dieu a créées » – VII-. En les citant, Averroès se positionne contre l’idée selon laquelle seule la foi peut conduire à Dieu, et non pas la philosophie, qui elle, ne peut qu’aboutir à l’erreur.
Ibn Rushd déclare que toute activité humaine, telle que la philosophie et la science, doit être au moins louable, voire obligatoire, pour la simple raison qu’elle mène à une plus grande connaissance et appréciation de Dieu, à travers l’étude de sa création. Ibn Rushd reconnait les erreurs dans la démarche philosophique de Ibn Sina et se positionne comme défenseur d’une philosophie qui recherche la même vérité au même titre que la religion. Il défend la philosophie d’Aristote.
Pour Ibn Rushd, le texte révélé et la raison doivent aboutir à la même vérité, puisqu’il ne s’agit que d’une seule et unique vérité. En cas de divergence entre démonstration rationnelle, philosophique et texte divin, il faut passer par le processus de Taawil (interprétation), interpréter le texte pour chercher le sens profond. Ibn Rushd rappelle que le texte divin comporte une forme exotérique (zâhir), et un ou plusieurs sens ésotériques (bâtin). Le sens extérieur du texte peut être admis dans quelques cas où le sens profond et le sens extérieur sont identiques.
Neuf siècles plus tard, les débats entre « foi spiritualiste » et « dogmatisme rationnel », continuent sans perdre de leur tension médiévale, le travail à entreprendre reste le même à chaque époque. De nos jours encore, la religion est réduite à des conceptions sociales et moralistes. C’est ainsi que l’athéisme veut cantonner le spirituel et la religion dans un espace privé et confidentiel, et qui mène à une vie dichotomique, séparant vie ordinaire et vie rituelle.
- Alain DE Libera: historien de la philosophie française, spécialiste de philosophie médiévale.
- Maqāṣid al-falāsifa (Les Intentions des philosophes).
- Verset coranique dit « de la lumière » (Coran 24: 35).
- Traduction du Traité Décisif par Léon Gauthier.
- Sourate 59, verset 2.